halte précieuse dans le tumulte de l’histoire de l’art moderne. Cette rétrospective d’envergure invite à redécouvrir, dans une lumière nouvelle et apaisée, une artiste allemande dont l’œuvre, à la fois discrète et intensément vibrante, s’est déployée avec constance et liberté pendant plus de soixante ans.
Co-fondatrice du Cavalier Bleu (Der Blaue Reiter), aux côtés de Kandinsky, Klee, Kubin ou Macke, Münter fut longtemps perçue à travers le prisme de sa relation avec Kandinsky, compagnon de cœur et d’art durant les années munichoises (1903-1914). L’exposition parisienne s’attache à dépasser cette perspective réductrice, pour révéler une œuvre singulière, profondément autonome, marquée par une sensibilité à la fois lumineuse et introspective.
L’accrochage adopte un parcours chronologique, propice à la contemplation paisible de cette évolution stylistique, des premiers essais encore imprégnés des influences européennes jusqu’aux toiles tardives, où s’exprime une voix picturale sereine, presque méditative. Chez Münter, point de brutalité, point de rupture violente : les métamorphoses de son art se font dans la douceur, à travers des formes allégées, des couleurs franches mais jamais criardes, et une recherche constante d’équilibre et de clarté intérieure.
Quelque 170 œuvres dialoguent ainsi dans l’espace, révélant l’intimité d’un regard qui, tout en observant le monde, semble aussi chercher à l’apaiser.
Les premières salles nous ramènent dans le Munich du début du XXe siècle, au sein de l’école de peinture de Phalanx, où Münter suit l’enseignement de Kandinsky. Très vite, elle s’écarte des conventions académiques et explore une voie personnelle, faite de lignes souples, de contours affirmés et de couleurs franches. Le portrait de Marianne von Werefkin, autre « cavalière », illustre cette force tranquille qui habite ses compositions : une psychologie des formes, une économie de moyens au service d’une présence humaine intensément ressentie.
Dans l’ombre de Kandinsky, la lumière d’une œuvre singulière
Le cœur de l’exposition bat dans les œuvres de la période de Murnau, ce village bavarois qui devient, dès 1908, un havre d’expérimentation pour Münter. Là, dans la lumière douce et les rythmes paisibles de la nature environnante, l’artiste développe un langage épuré, où les contours noirs viennent enlacer des aplats lumineux, où chaque arbre, chaque toit, chaque chemin semble doté d’une âme silencieuse. L’influence des estampes japonaises, des fauves ou du vitrail se conjugue ici sans heurts, dans une vision synthétique du monde, où tout respire une harmonie retrouvée.
Un moment de grâce inattendu se découvre dans la section dédiée à la photographie. Bien avant de peindre certaines scènes, Münter les saisit avec son appareil, attentive aux détails les plus infimes : un jeu d’ombres sur un mur, la silhouette d’un arbre dans la brume, une figure solitaire dans un paysage nordique. Ces clichés, notamment ceux réalisés en Scandinavie après sa rupture avec Kandinsky, révèlent une attention presque méditative portée au quotidien. L’œil y devance la main, avec cette même volonté d’atteindre une forme de simplicité expressive, une vérité tranquille.
Après la guerre, de retour à Murnau, Gabriele Münter poursuit son œuvre en solitaire, loin des bruits du monde. Alors que l’art abstrait gagne en visibilité, elle continue de peindre avec fidélité à son propre rythme, dans un esprit proche de la Nouvelle objectivité. Les paysages tardifs, comme Le lac bleu (1954), réduisent les formes à leur essence, laissant les couleurs vibrer librement, détachées de toute illusion mimétique. Il s’en dégage une forme de paix, une contemplation silencieuse du réel.
La rétrospective parisienne s’achève sur cette note limpide : une invitation à reconsidérer l’importance de Münter dans l’histoire de l’art moderne, non pas à la manière d’une réhabilitation militante, mais comme une reconnaissance apaisée. L’artiste apparaît ici dans toute sa force tranquille, comme une figure centrale d’un expressionnisme non violent, d’un art qui cherche moins à bouleverser qu’à éclairer doucement, à faire résonner l’émotion dans les choses simples.
Le catalogue d’exposition, le premier en français consacré à Münter, vient prolonger cette redécouverte, offrant un éclairage sensible sur la richesse de son langage plastique et sur sa place dans les avant-gardes du XXe siècle [ceci n’est pas un placement de produit, le MAM ne nous l’ayant pas offert].
Par cette première grande rétrospective en France, le Musée d’Art Moderne de Paris rend hommage à une artiste longtemps reléguée à la marge, dont l’œuvre, traversée par la clarté, l’intuition et la sérénité, s’impose aujourd’hui avec une évidence tranquille.
NDLR : n’envisagez pas de visiter les collections permanentes du MAM : elles sont aux trois quarts fermées (et sans information à ce sujet). Manque de personnel au moment où deux expositions sont présentées ?
Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
Le Lab met le nez dehors
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Ill. têtière : Gabriele Münter, Combat du dragon, 1913 © Grand Palais RMN / Georges Meguerditchian © Adagp, Paris, 2025








