L’exposition consacrée à Suzanne Valadon au Centre Pompidou s’impose comme une réhabilitation nécessaire d’une artiste trop longtemps cantonnée à la marge des récits dominants de l’histoire de l’art. Ce parcours dense et érudit, composé de près de deux cents œuvres, s’inscrit dans une volonté affirmée de replacer Valadon au cœur des dynamiques artistiques qui ont traversé la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Loin d’une monographie complaisante, l’accrochage dévoile une peinture intransigeante, un regard acéré, et un refus constant des conventions académiques.
En pénétrant dans la Galerie 2 du Centre Pompidou, le visiteur est d’emblée saisi par La Chambre bleue (1923). Cette œuvre, souvent qualifiée d’autoportrait symbolique, s’impose comme une déclaration d’indépendance : une femme en pyjama, fumant une cigarette, le regard alerte, échappant à toute assignation traditionnelle du féminin. En regard, les autoportraits de Valadon, notamment celui de 1931 où elle se représente les seins nus, viennent rappeler la radicalité de sa démarche. La rétrospective prend soin de ne pas dissocier l’œuvre de la trajectoire de l’artiste : elle expose la construction progressive d’une œuvre émancipée d’un parcours marqué par la ténacité et la révolte.
Le parcours est structuré en sections thématiques qui permettent d’appréhender la singularité de Valadon. L’une des premières salles, consacrée à son apprentissage par l’observation, met en lumière ses années de formation au contact des maîtres pour lesquels elle pose : Jean-Jacques Henner, le « peintre des âmes sensibles », Pierre Puvis de Chavannes, Auguste Renoir ou encore Edgar Degas. Ce dernier, fasciné par son trait, la pousse à poursuivre le dessin. Les œuvres graphiques présentées ici confirment l’acuité de son regard : des études rigoureuses, souvent d’un réalisme sans concession, où l’attention portée aux corps féminins tranche avec les conventions de l’époque.
La section suivante, dédiée aux portraits de famille, révèle une peinture où l’intimité n’est jamais feinte. Portrait de famille (1912), où elle se représente entourée de sa mère, de son fils Maurice Utrillo et de son amant André Utter, exprime un jeu de tensions affectives et de hiérarchies implicites. L’austérité de ces visages, la frontalité de leur présence sur la toile témoignent d’une approche directe, refusant toute idéalisation. En regard, les dessins de son fils Utrillo, réalisés à différents âges de sa vie, attestent d’un regard maternel tout en retenue, loin de toute sentimentalité convenue.
L’audace de Valadon éclate pleinement dans la section consacrée au nu. Dès 1909, avec Adam et Ève, elle ose représenter un nu masculin de face, inversant la dynamique traditionnelle du regard masculin posé sur le corps féminin. Cette liberté, elle la prolonge dans une série de nus féminins où les modèles ne sont plus des objets de contemplation, mais des sujets autonomes, campés dans une posture assumée. Ses dessins au fusain et ses estampes, d’une économie de moyens remarquable, révèlent une approche sans fard du corps, en prise avec la vérité charnelle.
Enfin, la dernière section de l’exposition s’attarde sur les paysages et natures mortes, trop souvent relégués au second plan dans la réception de son œuvre. Les toiles des années 1920-1930, où s’affirme une palette vibrante et une touche affirmée, révèlent l’influence conjuguée de Cézanne et de Gauguin, sans pour autant tomber dans une simple filiation. Valadon construit son propre langage, où la couleur devient structure, où la matière picturale confère aux objets une présence intense.
Cette monographie s’inscrit dans une dynamique plus large de reconnaissance des artistes femmes, dans le sillage des expositions récentes consacrées à Alice Neel, Dora Maar ou encore Georgia O’Keeffe. Elle nous semble dialoguer également avec la récente exposition Elles, du Musée Jean-Jacques Henner sur ses élèves féminines, rappelant combien Valadon, en autodidacte, s’est imposée en dehors des circuits institutionnels traditionnels.
Avec cette rétrospective, le Centre Pompidou affirme l’importance d’une œuvre qui, tout en étant d’une modernité incontestable, demeure d’une radicale singularité. Loin des étiquettes réductrices, Suzanne Valadon apparaît ici dans toute sa complexité : une artiste souveraine, à la fois témoin et actrice d’un siècle en pleine mutation.
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Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
Le Lab met le nez dehors
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(c) Ill. têtière : Suzanne Valadon, La Chambre bleue, Limoges, musée des Beaux-Arts. Photo (c) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacqueline Hyde





