À la Fondation Dubuffet, l’exposition Jean Dubuffet & Niki de Saint Phalle. Chassés croisés réunit plus de soixante œuvres dans un face-à-face où se jouent autant de correspondances que de divergences. Entre expérimentation des matériaux, visions du corps féminin et architectures imaginaires, l’exposition révèle le dialogue souterrain de deux figures majeures de l’art d’après-guerre.
Un dialogue à rebours de l’académisme
La Fondation Dubuffet n’en est pas à son premier geste de fidélité envers l’artiste fondateur qui, dès 1973, avait souhaité organiser la transmission de son œuvre en instituant un lieu pérenne. Pourtant, l’exposition actuelle dépasse l’hommage : elle installe un véritable espace de confrontation entre Dubuffet et Niki de Saint Phalle. Non pas une confrontation au sens de la rivalité, mais une traversée commune de territoires esthétiques, politiques et sensibles. Le « chassé-croisé » du titre traduit cette idée de parcours entremêlés, d’influences réciproques et de divergences assumées.
Niki de Saint Phalle, jeune artiste dans le Paris des années 1950, découvre très tôt les expérimentations de Dubuffet. Ce premier contact a valeur d’initiation : il oriente sa recherche vers l’écart, la matière brute et la désacralisation des formes. Le commissariat a su rendre visible ce fil souterrain, sans enfermer les deux artistes dans un rapport d’héritage figé.
Le corps féminin, théâtre d’expérimentations subversives
Le parcours débute par les œuvres où le corps, et plus particulièrement le corps féminin, devient terrain d’insurrection plastique. Chez Dubuffet, Sang et feu (corps de dame aux chairs rôties et rissolées) (1950) témoigne d’un traitement sans concession : la chair est comme saisie, consumée, défigurée, rappelant à la fois la cruauté de l’histoire et l’urgence d’une esthétique hors des canons.
Face à cette vision décomposée, Niki de Saint Phalle oppose une autre radicalité. Avec The White Goddess (1963), constituée d’objets, de laine et de peinture, elle convoque la figure féminine comme puissance archaïque, blanche et monumentale, à la fois fragile et hiératique. On retrouve dans cette pièce les prémices des Nanas, mais encore hantés par la violence des Tirs. Ainsi, les deux artistes détournent les représentations dominantes du féminin : Dubuffet par une défiguration brutale, Niki par une réinvention de la puissance symbolique.
Paysages recomposés, matières inclassables
L’exposition s’attarde ensuite sur les paysages. Dubuffet, avec Paysage aux argus, ailes de papillons (1955), joue de la délicatesse paradoxale : il assemble des fragments naturels — ailes de papillons — pour recomposer un espace où l’éphémère se fait structure. Chez lui, la matière n’est jamais neutre : elle porte l’empreinte de l’organique, du minéral, de l’informe.
Niki, de son côté, expérimente également des matières inédites, intégrant objets trouvés, textiles, éléments composites dans ses assemblages. La texture devient langage, permettant d’ouvrir la peinture et la sculpture à des dimensions multiples. Cette proximité ne relève pas d’un mimétisme, mais d’un même désir d’élargir le champ du possible, d’extraire l’art de la noblesse des médiums traditionnels pour l’ancrer dans l’expérience du monde.
De la sculpture à l’architecture visionnaire
Le dernier mouvement du parcours conduit naturellement vers l’ambition monumentale. Les deux artistes n’ont cessé de rêver des œuvres qui dépassent l’échelle du corps pour habiter le paysage, voire l’englober. Dubuffet a consacré ses dernières décennies à l’édification de l’Hourloupe, univers labyrinthique où peinture et sculpture fusionnent.
Niki de Saint Phalle, quant à elle, poursuivra son rêve avec le Giardino dei Tarocchi, en Toscane, où sculptures-habitacles et architectures baroques déploient un univers à la fois mythologique et utopique. La mise en regard de ces projets souligne une ambition partagée : créer des mondes autonomes, échappant aux cadres de l’art traditionnel pour inventer de véritables environnements.
En sortant de l’exposition, ce qui demeure, ce n’est pas l’idée d’un parallèle didactique, mais la sensation d’une vibration commune. Dubuffet et Niki de Saint Phalle partagent une méfiance radicale envers l’académisme, un goût pour l’hybridité des matériaux, une liberté dans la représentation du corps et une volonté d’étendre l’art à l’échelle du monde. Ce « chassé-croisé » n’est pas la simple juxtaposition de deux carrières, mais une mise en lumière des forces souterraines qui, dans l’après-guerre, ont contribué à redéfinir le champ artistique.
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Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
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