Au musée Bourdelle, l’exposition Magdalena Abakanowicz. La trame de l’existence inscrit une œuvre longtemps perçue à la marge de la sculpture dans un dialogue frontal avec l’histoire matérielle et politique du XXᵉ siècle. Dans l’aile Portzamparc, le béton rénové accueille des formes où la fibre devient langage, où la série fait masse, et où la figure humaine se dissout dans des ensembles anonymes. Plus qu’une rétrospective, le parcours révèle la cohérence d’une pensée plastique forgée dans l’expérience de la guerre, de la contrainte idéologique et d’une attention radicale au vivant.
De la fibre comme principe ontologique
Chez Abakanowicz, le textile n’est jamais décoratif. Dès les premières salles, où sont réunies tapisseries expérimentales, dessins et petites sculptures anatomiques, se manifeste une conviction fondatrice : la fibre constitue l’unité élémentaire du monde. L’artiste, formée à la peinture avant de subvertir la tapisserie, ne cesse de déplacer les frontières disciplinaires. Le tissu, pensé comme équivalent du corps, porte les marques du temps, de l’usure, de la contrainte. Cette matérialité insistante fait de chaque œuvre une sorte de relique profane, à la fois fragile et résistante.
Cette approche trouve un écho saisissant dans les Abakans, cycle entamé au milieu des années 1960. Suspendus, affranchis de la cimaise, ces volumes textiles imposent une présence quasi architecturale. Abakan rouge (1969), avec ses quatre mètres de diamètre, et Abakan noir (1972) exhibent des surfaces plissées, fendues, ambiguës, qui oscillent entre enveloppe organique et cavité menaçante. Leur charge sensuelle et archaïque n’est pas sans rappeler, rétrospectivement, certaines œuvres textiles monumentales de Joana Vasconcelos, que nous avions vues à Bruxelles en début d’année. Pourtant, là où Vasconcelos joue souvent de l’excès ornemental et du détournement ironique, Abakanowicz travaille dans une économie plus sombre, presque ascétique. Les ressemblances formelles soulignent moins une filiation directe qu’une antériorité conceptuelle : l’usage du textile comme sculpture totale, immersive, est ici arraché à toute séduction décorative pour devenir un acte de résistance silencieuse.
Le corps répété, le corps dissous
À partir des années 1970, la figure humaine envahit progressivement l’œuvre. Avec Dos et Figures dansantes, Abakanowicz adopte la sérialité comme méthode. Les corps, moulés sur nature puis reconstruits en toile de jute et résine, deviennent des coques, des peaux vides. Chaque figure est semblable, mais jamais identique : plis, coutures, cordages introduisent des variations minimes qui rappellent combien l’individu subsiste malgré la répétition.
Ces ensembles interrogent frontalement la condition humaine dans les sociétés de masse. Les Figures dansantes (2001), bien que saisies dans un mouvement collectif, semblent privées de toute euphorie. Le geste répété devient mécanique, presque contraint. On pense alors à Gustave Le Bon et à sa psychologie des foules : l’individu absorbé dans le collectif perd sa capacité critique, se fond dans une dynamique qui le dépasse. Chez Abakanowicz, cette intuition se matérialise sans discours, par la seule accumulation des formes.
Foule, armée, organisme
Cette réflexion atteint une intensité particulière avec La Foule V. Les corps, privés de tête, parfois de bras (une référence à sa mère ?), se dressent comme une masse compacte et inquiétante. La technique même, compression de toiles imbibées de résine dans un moule unique, rend visible l’écrasement symbolique de l’individu. L’ensemble évoque à la fois les alignements disciplinaires des régimes totalitaires et une humanité archaïque figée dans une posture d’attente.
Impossible, face à ces cohortes, de ne pas penser à l’armée de terre cuite du mausolée de Qin Shi Huang. Même frontalité, même démultiplication du corps humain, même tension entre singularité apparente et standardisation profonde. Pourtant, là où les soldats chinois affirment la puissance impériale et la permanence du pouvoir, les foules d’Abakanowicz semblent vulnérables, presque précaires. Elles ne célèbrent rien ; elles alertent.
Métamorphoses du vivant
Avec Embryologie (1980), Abakanowicz déplace encore le regard. L’installation, composée de centaines de formes ovoïdes, immerge le visiteur dans un espace indécidable, entre amas cellulaire et paysage minéral. Le vivant y est perçu comme processus, non comme forme stabilisée. Cette obsession pour la métamorphose se retrouve dans les dessins des Compositions et dans les reliefs Paysages, où l’encre et la matière semblent suivre des lois physiques autonomes.
Jeux de guerre, jeux de forces
Le parcours s’achève sur les Jeux de guerre. D’énormes troncs d’arbres, cerclés d’acier, occupent l’espace comme des vestiges d’un conflit sans bataille visible. Le bois, matière vivante et blessée, se confronte au métal industriel, froid et contraignant. L’oxymore du titre souligne l’absurdité de la violence organisée. Ces sculptures, réalisées à l’aube de la chute du régime communiste, condensent l’expérience biographique et politique de l’artiste : la guerre comme état latent, inscrit dans la matière même du monde.
Une sculpture sans héros
En replaçant Magdalena Abakanowicz au cœur de la sculpture du XXᵉ siècle, l’exposition du musée Bourdelle met en lumière une œuvre qui refuse toute monumentalité héroïque. Ici, la grandeur naît de la répétition, de la fibre, de la fragilité. Les formes ne célèbrent pas l’homme ; elles interrogent sa disparition possible dans la masse, dans l’histoire, dans les mécanismes collectifs. La trame de l’existence, telle que la tisse Abakanowicz, est faite de tensions, de résistances et de silences, autant de fils que le visiteur est invité à suivre, sans jamais les démêler complètement.
(c) Ill. têtière : Magdalena Abakanowicz, La foule V, 1995-1997, Paris Musée d’Art Moderne
Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
Le Lab met le nez dehors
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