rétrospective Robert Doisneau. Instants donnés, au musée Maillol, propose un regard renouvelé sur l’un des photographes français les plus emblématiques du XXe siècle. Près de 400 clichés, pour la plupart tirés des archives de l’Atelier Doisneau, y côtoient objets, films et documents, révélant les multiples facettes d’un homme dont la sensibilité humaniste a traversé cinq décennies de photographie.
Il serait tentant de croire que tout a déjà été dit sur Robert Doisneau. Pourtant, le parcours que lui consacre aujourd’hui le musée Maillol, avec la complicité active de l’Atelier Doisneau, démontre le contraire. Instants donnés n’est ni une redite ni un panthéon d’images figées : c’est une exploration vivante, ouverte, organique, du métier de photographe et de l’intimité d’un regard.
L’exposition, riche de près de 400 photographies tirées d’un fonds de plus de 450 000 clichés, s’ouvre sur l’enfance, cette enfance libre, urbaine, parfois cabossée, toujours inventive, que Doisneau a su capter avec la patience d’un pêcheur à la ligne. Dans Les frères, rue du Docteur Lecène (1934), le cadrage resserré, la frontalité et le clair-obscur composent une scène d’une justesse poignante. On retrouve dans cette section la tendresse d’un regard égalitaire, qui refuse de hiérarchiser les sujets, et accorde la même attention à un saut dans une flaque qu’à une célébration nationale.
Robert Doisneau au musée Maillol : le réel comme promesse
Vient ensuite le monde des ateliers : celui des peintres, des sculpteurs, des artisans. Dans Atelier de Fernand Léger, Doisneau saisit l’espace de la création comme un prolongement du corps au travail. Ce qu’il cherche à révéler, c’est moins l’artiste que le lieu de son geste, l’humanité du faire. La section consacrée aux tirages, collages et bricolages – souvent inédits – introduit un autre aspect de son œuvre, plus expérimental, où l’humour et la ruse visuelle viennent subvertir les contraintes de la commande.
Cette tension entre les exigences du métier et la liberté intérieure traverse l’ensemble du parcours. Doisneau ne renia jamais sa condition de photographe de commande, mais il sut la plier à son regard. Ainsi, dans les années Vogue, il photographie les mondanités avec un pas de côté : Mademoiselle Anita (1951) ou Les coiffeuses au soleil (1966) [ill. têtière] montrent un monde qui brille, mais qu’il observe comme un entomologiste bienveillant.
« Désobéir me parait une fonction vitale »
– Robert Doisneau
Ce regard complice, mais jamais dupe, s’exprime avec une acuité particulière dans les sections Bistrots et Banlieues. Le Paris des comptoirs – qu’il arpente comme on fréquente une famille – s’oppose à la banlieue des années 1950, grise et sale, qu’il documente avec Blaise Cendrars, puis à celle des années 1980, déshumanisée et repeinte à la hâte, où l’on sent chez lui une forme de résignation inquiète.
La section Gravités, quant à elle, tranche avec l’image souvent attendrie du photographe. Ici, le travail, la précarité, la prostitution ou les luttes sociales prennent toute leur place. Usine Bobin à Montrouge (1945) ou 14 juillet 1969, véhicule militaire témoignent de cette conscience politique discrète mais tenace. Ce n’est pas un regard militant, mais un regard qui insiste : sur la dignité des invisibles, sur les traces laissées par l’histoire dans les corps et les rues.
L’exposition se conclut sur une salle intitulée Rencontres – terme que Doisneau préférait à « instant décisif ». Pour lui, la photographie devait ouvrir, non clore. Le baiser de l’Hôtel de Ville, en fin de parcours, est ainsi présenté non comme l’icône d’un romantisme parisien, mais comme un heureux accident, une image qui continue de flotter dans l’imaginaire collectif parce qu’elle échappe à toute fixité.
Loin de toute nostalgie, Instants donnés montre un photographe ancré dans son temps, tourné vers le réel, mais capable d’en tirer, par l’attention portée aux autres, une forme de merveille. C’est là sans doute ce qui rend ce parcours si fécond : il restitue à Doisneau sa complexité, sa profondeur, son humour aussi – un humour qui, comme il le disait lui-même, console de tout.
(c) Ill. têtière : Robert Doisneau – Atelier Robert Doisneau. 4466-35 Les coiffeuses au soleil, Paris, 1966.
Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
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