Le Grand Palais de Paris, avec le Centre Pompidou, accueille un dialogue à trois voix : Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et Pontus Hulten. Ce dernier, figure majeure de la muséographie européenne, fut bien plus qu’un médiateur : il a incarné l’allié infatigable d’un couple d’artistes qui fit de la vie un laboratoire, et de l’art une utopie toujours en chantier. L’exposition retrace, à travers près de 150 œuvres, archives et correspondances, cette relation triangulaire qui redessina le paysage artistique de la seconde moitié du XXe siècle.
Le parcours s’ouvre sur les années 1960, moment où Niki de Saint Phalle invente ses fameux Tirs. Fusil à la main, elle perçait les poches de peinture fixées sur des reliefs plâtrés, libérant une violence picturale proche du rite. Quelques-uns de ces fragments sont présentés, témoins de performances où la couleur éclatait comme une revanche contre les cadres académiques.
Machines déchainées, utopies partagées
Face à eux, les machines de Jean Tinguely grincent, tremblent, s’essoufflent et parfois s’autodétruisent, rappelant que son œuvre ne fut jamais celle d’un ingénieur mais d’un poète de la mécanique. La confrontation entre les deux corps d’œuvres, dès l’entrée, établit le ton : excès, humour noir, irrévérence et jubilation.
L’exposition restitue aussi les projets titanesques réalisés grâce à l’audace de Pontus Hulten. Le visiteur retrouve des documents et maquettes autour de Hon – en Katedral (1966), la gigantesque Nana monumentale du Moderna Museet à Stockholm. On y entrait par le sexe, pour découvrir un cinéma, un bar, un planétarium : une cathédrale profane qui abritait le monde dans le corps d’une femme. Photographies, lettres-dessins et films d’archives révèlent la démesure joyeuse de ce projet, aujourd’hui disparu mais resté dans les mémoires comme un manifeste d’art total, à la fois populaire et provocateur.
Crocrodrome et révolutions
Plus loin, c’est l’épisode parisien du Crocrodrome de Zig & Puce (1977) qui prend vie. Le Forum du Centre Pompidou devint alors le terrain d’un imaginaire mutant, associant créatures mécaniques, interventions sonores et sculptures bigarrées. Tinguely y libérait ses machines folles, tandis que Niki multipliait ses Nanas monumentales. La complicité de Hulten fut déterminante : acquisitions d’œuvres, expositions rétrospectives (Saint Phalle en 1980, Tinguely en 1988) et soutien sans faille à l’expérimentation. Le parcours rappelle combien l’institution, grâce à lui, sut accueillir l’imprévisible et l’éphémère.
La Fontaine Stravinsky : l’alliance des contraires
L’exposition culmine avec la présentation de maquettes et d’archives de la Fontaine Stravinsky (1983), réalisée face au Centre Pompidou. Les sculptures mobiles et colorées de Niki répondent aux machines noires et grinçantes de Tinguely : un dialogue contrasté, presque une mise en scène conjugale. Dans le flux de l’eau, la légèreté et l’ombre s’unissent, rappelant que leur art fut toujours fait de contrepoints et de frictions, sublimés dans l’espace public.
Intimité révélée et mémoire partagée
Une section plus intime montre la correspondance entre les deux artistes et Pontus Hulten. Dessins, collages, mots griffonnés : l’exposition fait entrer le visiteur dans l’atelier épistolaire où l’amitié et l’amour se tressaient aux projets. Ces archives, rarement montrées, révèlent le rôle d’un passeur qui sut accompagner sans contraindre, soutenir sans récupérer.
Une alchimie toujours active
En quittant l’exposition, ce qui demeure est moins l’image d’un couple mythifié que celle d’un mouvement vital. Les Nanas de Saint Phalle n’ont rien perdu de leur force ironique, les machines de Tinguely grincent encore dans notre mémoire, et le regard de Hulten rappelle qu’un musée peut être un espace de risque et de jeu. Loin de figer leur héritage, l’exposition parvient à restituer l’élan d’une création qui fut à la fois intime et collective, fragile et démesurée, amoureuse et politique.
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Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
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