Il y a cette scène troublante dans Don’t Look Up où deux camps regardent le même ciel. L’un voit une comète prête à détruire la Terre, l’autre refuse de lever les yeux. Et vous, à quelle tribu croyez-vous ?
Le baromètre Edelman 2026* donne corps à cette fiction : 70 % des sondés dans 28 pays adoptent désormais une « mentalité insulaire », refusant de faire confiance à quiconque leur serait différent. En parallèle, la confiance envers les personnalités politiques nationales s’effondre de 16 points en cinq ans, celle envers les grands médias de 11 points. À l’inverse, les voisins, les amis, les collègues de travail gagnent 11 points. Le PDG de l’entreprise, 9 points.
Nous assistons à une balkanisation radicale de la confiance. Ce qui se joue ici dépasse un simple phénomène d’opinion : c’est une recomposition anthropologique de ce qui fait société, une mutation du régime de vérité, une nouvelle géographie du crédible. Pour la comprendre, il faut descendre dans les fondations de la confiance, puis remonter vers ses manifestations contemporaines les plus visibles.
La confiance comme pari sur l’invisible
Niklas Luhmann l’avait formulé avec justesse : la confiance est un mécanisme de réduction de la complexité sociale. Dans un monde trop vaste, trop opaque, trop rapide pour être vérifié en permanence, nous devons parier. Nous remettons notre sort entre les mains de systèmes que nous ne comprenons pas entièrement, la monnaie, la science, les institutions. Ce pari n’est pas irrationnel, il est nécessaire. Sans lui, toute interaction serait paralysée par l’incertitude.
Mais le XXIᵉ siècle a déréglé cette mécanique. Les révélations en cascade, scandales financiers, mensonges d’État, manipulations algorithmiques, ont saturé notre capacité à suspendre l’incrédulité. Gérald Bronner parle d’un « marché cognitif dérégulé » : sur internet, toutes les informations se valent formellement, et notre cerveau, orienté vers la détection des menaces, privilégie ce qui est spectaculaire, anxiogène, conspirationniste. La défiance devient alors plus rationnelle que la confiance. Ou plutôt : elle devient sélective.
On ne fait plus confiance aux institutions abstraites, mais à ceux dont on peut voir le visage, toucher la main, partager le quotidien.
Emmanuel Levinas avait placé le visage au cœur de l’éthique : c’est dans cette exposition vulnérable que naît la responsabilité. Or les institutions n’ont pas de visage. Bruxelles n’a pas de visage. Le marché financier n’a pas de visage. Le « système » n’a pas de visage. Ce qui n’a pas de visage peine à solliciter cette confiance viscérale, antérieure à toute rationalisation. D’où le repli massif vers ceux dont le visage est visible : le voisin, le collègue, le commerçant, et, de manière plus inattendue, le PDG, figure autrefois lointaine, désormais incarnée par les réseaux sociaux.
L’économie de la présence contre l’abstraction des systèmes
Francis Fukuyama montrait dans Trust que les sociétés performantes reposent sur une « confiance spontanée », cette capacité à coopérer avec des inconnus sans multiplier les contrats. C’est précisément ce qui se délite.
La France, qualifiée par Yann Algan et Pierre Cahuc de « société de défiance », en offre une illustration radicale : défiance envers l’État, les syndicats, les partis, les médias, les experts. Le mouvement des Gilets jaunes en a constitué l’épiphanie : pas de représentants, pas de structures, une organisation horizontale via les groupes WhatsApp, et ce cri central : « Vous ne nous représentez pas ». Une phrase qui acte la rupture entre le peuple et ses médiations.
Ce qui s’est brisé, c’est le principe même de représentation. Hannah Arendt rappelait que la politique repose sur la promesse, et que la promesse requiert la confiance. Sans elle, l’avenir devient menace et l’action collective impossible. Nous vivons précisément dans cette impossibilité. La parole publique n’engage plus. Elle n’oblige plus.
Face à cette abstraction devenue suspecte, nous revenons à ce qui est tangible, mesurable, vérifiable par nos propres sens. Michela Marzano parle de « contrat de défiance » : la confiance a été remplacée par le contrôle, la traçabilité, la surveillance. Mais ce contrôle, exercé par des institutions lointaines, nourrit à son tour la défiance. D’où ce paradoxe : nous voulons tout contrôler, mais nous ne faisons confiance qu’à ce que nous contrôlons directement.
Les applications comme Yuka incarnent parfaitement cette logique : contourner les institutions officielles pour accéder à une vérité supposée plus « objective », validée par une communauté de pairs.
La tribalisation du vrai
Nous entrons dans un régime de vérité tribale. Ce qui est vrai n’est plus ce qui correspond à une réalité objectivable par une méthode universelle, mais ce que croient ceux qui nous ressemblent.
Gloria Origgi montre dans Reputation que nous évaluons désormais une information non par sa méthodologie, mais par la réputation de celui qui l’énonce aux yeux de notre groupe. Un prix Nobel peut être discrédité s’il est perçu comme « vendu au système ». À l’inverse, un influenceur sans diplôme peut devenir expert s’il est validé par la tribu.
Ce basculement est renforcé par les infrastructures techniques elles-mêmes. Les algorithmes de recommandation enferment chacun dans des chambres d’écho. Hartmut Rosa parlerait d’accélération sociale : plus le monde va vite, moins nous avons le temps de vérifier, de croiser, de délibérer. La vitesse tue la discussion. L’algorithme tue la sérendipité.
Le simulacre, au sens de Baudrillard, atteint ici son stade terminal : il n’y a plus de réalité de référence, seulement des récits concurrents portés par des tribus concurrentes. Chaque groupe dispose de sa propre carte et affirme qu’elle est le territoire.
Le retour du féodal dans l’hypermoderne
L’ascension du PDG comme figure de confiance mérite une attention particulière. Longtemps perçu comme l’incarnation du capital anonyme, il devient l’un des rares puissants jugés crédibles. Pourquoi ? Parce qu’il est incarné. Parce qu’il agit sur votre emploi, votre salaire, votre avenir immédiat.
Dans un monde où le pouvoir politique semble impuissant, le PDG apparaît comme celui qui peut encore décider. Elon Musk en est l’exemple le plus spectaculaire : en se posant en alternative aux États jugés trop lents, il capte une soif de leadership concret.
C’est un retour troublant à une forme de féodalité. Bourdieu aurait parlé de violence symbolique : le salarié, privé de prise politique réelle, se tourne vers son employeur comme vers un protecteur. La subordination se charge d’affect. La fidélité remplace la citoyenneté.
Les marques comme substituts de l’État
Face à la déliquescence des institutions publiques, les marques occupent l’espace vacant. Elles ne vendent plus seulement des produits, mais de l’appartenance et de la cohérence. Patagonia devient icône morale. « C’est qui le patron ?! » propose une illusion de contrôle. Michel et Augustin scénarisent la proximité et l’authenticité.
Lipovetsky avait décrit la consommation généralisée. Ce qu’il n’avait pas anticipé, c’est sa tribalisation. On n’achète plus seulement un produit, on rejoint un camp.
Rachel Botsman avait annoncé le passage de la confiance institutionnelle à la confiance distribuée. Mais cette distribution s’accompagne d’une nouvelle discipline : la réputation devient capital, la note devient sanction, la surveillance devient intériorisée.
La fragmentation comme horizon
Jérôme Fourquet parle d’archipel. Guilluy de sécession. Les diagnostics convergent : nous ne faisons plus société, nous cohabitons. Debord l’avait pressenti : le spectacle est un rapport social médiatisé par des images. Aujourd’hui, ce rapport s’est fragmenté en une multitude de scènes parallèles.
Virilio y aurait vu l’accident ultime : l’accélération technologique ne rapproche pas, elle désintègre. La connexion permanente produit de la solitude.
Reconquérir la confiance ou assumer la fracture ?
Deux voies s’offrent aux marques et aux institutions.
La première consiste à assumer la fragmentation : parler à des tribus, épouser leurs codes, devenir une marque identitaire. Efficace, mais renonçant à toute ambition universaliste.
La seconde, plus lente, plus exigeante, vise à reconstruire la confiance par le proche, le concret, le participatif. Restaurer le local pour, peut-être, élargir progressivement le cercle.
Mais cette voie se heurte à un obstacle majeur : le temps. La confiance exige de la patience, denrée rare dans une économie de l’immédiateté.
L’impensé du visage numérique
Reste une question centrale : qui sont réellement nos « proches » à l’ère numérique ? Des voisins invisibles ou des avatars omniprésents ? Des collègues physiques ou des communautés virtuelles ?
Le numérique produit une proximité intense mais fragile. Levinas rappelait que le visage résiste à la totalisation. Mais que devient cette éthique quand le visage est filtré, simulé, généré ? Quand la communauté est optimisée pour l’engagement plutôt que pour la vérité ?
Et maintenant, une troisième voie ?
La confiance insulaire n’est pas un bug, mais une réponse rationnelle à un monde devenu illisible. Pour les planneurs stratégiques, l’enjeu n’est plus de parler à tous, mais de devenir crédible pour quelques-uns. Construire de la confiance, offrir du contrôle, rendre visible l’opacité.
Reste la question politique : peut-on faire société sans confiance partagée ? Ou sommes-nous condamnés à une coexistence d’archipels reliés techniquement mais séparés symboliquement ?
Peut-être existe-t-il une troisième voie : accepter le pluralisme sans renoncer au commun, tisser des ponts sans nier les différences, réinventer la confiance comme un travail patient entre le proche et l’universel.
Cela commence peut-être par un geste simple : lever les yeux de l’écran et regarder, réellement, le visage de l’autre. Même, et surtout, lorsqu’il nous est différent.
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(c) Ill. Tima Miroshnichenko
Cet article a été initialement publié sur LinkedIn.
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