Sur LinkedIn, le slop est traqué comme on traquait jadis la sorcière (et brûlait les livres dans des autodafés qui réchauffaient les places publiques, bien avant le concept de « rafraîchissement urbain »). Chaque jour, un post dénonce un post. Chaque jour, un commentaire démasque un commentaire.
Qui peut pourtant jurer n’avoir jamais demandé à une machine de « rendre ce post plus impactant » ? Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre !
Et le feed en déborde, de pierres !
L’affaire Thélyson Orélien vient d’en offrir la démonstration grandeur nature (donc je ne rappellerai pas les « faits »). L’auteur dément, son éditeur parle de campagne de haine, rien n’est prouvé. Qu’importe : le doute est installé, et le réseau s’est aussitôt constitué en tribunal des flagrants délires.
Dénoncer l’autre pour s’absoudre soi-même
D’où vient cette ferveur inquisitrice qui se drape pudiquement dans l’habit de la « réinformation » ? Trois ressorts (qui font mal à notre séant en TT), au moins :
- L’exorcisme de la médiocrité, d’abord. Désigner le texte artificiel du voisin rassure sur sa propre « valeur ajoutée humaine ». Projection défensive classique : on expulse chez l’autre ce que l’on refuse de reconnaître en soi. Son IA est démasquée, donc mon texte est authentique. Par soustraction.
- Le fétichisme de l’authenticité, ensuite. Au sens strict : le fétiche recouvre un manque que l’on sait et que l’on dénie. La formule d’Octave Mannoni suffit à tout résumer : « je sais bien, mais quand même ». Je sais bien que tout le monde s’en sert. Mais quand même, crier au slop me délivre un brevet de moralité. Gratuit.
- Le simulacre d’autorité, enfin. S’ériger en juge de la pureté du texte permet d’occuper l’espace sans produire une seule idée. On valide, on invalide. Le détecteur devient oracle, le dénonciateur son Fouquier-Tinville.
Des signes d’idées, fabriqués en série
La grammaire des Mythologies suffirait à démonter le mécanisme. Un signifiant hypertrophié : accroche en suspens, confession calibrée, trois tirets, question finale. Un signifié unique et misérable : « regardez-moi ». Entre les deux, aucune pensée, seulement la forme de la pensée.
Baudrillard avait décrit cette précession des simulacres, où le signe cesse de renvoyer à quoi que ce soit. Le réseau fabrique désormais des signes d’idées, en série, sponsorisés. Triomphe de la vacuité.
Petit manuel du « comme si »
Comment, dans ces conditions, continuer à faire comme si chacun écrivait lui-même ? Je vous propose quatre tours de main :
- Saluer l’« authenticité » d’un post dont la troisième ligne commence par « Et vous savez quoi ? ».
- Commenter « Tellement vrai 🙏 » sans lire, par courtoisie : personne n’a écrit non plus.
- Remercier l’auteur d’avoir « partagé son parcours », généré en quatre secondes.
- Soumettre les textes des autres à P4ngr4m et alii, jamais les siens.
…Et surtout ne jamais le dire, car le jour où tout le monde conviendra que le roi est nu, il faudra se remettre à écrire.
Ce texte, bien entendu, a été écrit à la main. Soumettez-le à P4ngr4m : vous saurez à quoi vous en tenir. L’outil saura aussi préciser si je suis droitier ou gaucher.
Référence sur l’écriture de P4ngr4m : voir mon article Tendance : l’algospeak, langue de bois numérique ?
(c) Ill. Serge-Henri SAINT-MICHEL
La veille, j’avais posté sur LinkedIn un clin d’oeil…
Thélyson Orélien a baissé mon slop.
Pour naviguer sereinement dans le simulacre baudrillardien dont nous sommes les acteurs consentants, voici un petit précis des idées reçues (feat. Flaubert) à inclure d’urgence dans les conversations « bien informées » des personnes « éveillées » ayant une idée sur tout (et souvent rien) :
– GÉNÉRATION DE CONTENU : Opération honteuse quand elle est pratiquée par les autres. Devenue « optimisation du temps de cerveau disponible » (à surveiller comme Le Lay sur le feu) lorsqu’on l’utilise soi-même à 23 heures pour rédiger ses vœux du Nouvel An.
– POST LINKEDIN : Œuvre de l’esprit. Doit impérativement commencer par une anecdote personnelle inventée et se terminer par « Et vous, qu’en pensez-vous ? ». Ce post applique ce principe avec brio 😉
– DÉTECTEUR D’IA : Outil scientifique infaillible lorsqu’il accuse un concurrent ; gadget non fiable et biaisé lorsqu’il analyse notre propre prose.
– AUTHENTICITÉ : Qualité indispensable. À simuler avec le plus grand soin.
– RUSSES (LES) : Responsables par définition de la baisse de portée de nos publications et de la présence de robots dans vos commentaires.
Le plus ÉNORME est que l’imposture n’est pas là où l’on croit (« croix de bois, croix de fer, si tu mens… ») : elle réside dans ce grand jeu de dupes où chacun feint de lire ce que personne n’a vraiment pris la peine d’écrire.
Et vous, qu’en pensez-vous ?
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Pour référence, voici une définition de l’IA slop : contenu générique, répétitif, sans véritable point de vue, produit avec peu d’effort et, souvent, avec l’aide de l’IA.





