Dans le cadre magistral de la Bourse de Commerce, l’exposition Corps et âmes orchestre une méditation plastique sur la représentation du corps dans l’art contemporain. Des figures spectrales de Marlene Dumas aux sculptures hyperréalistes de Duane Hanson, des empreintes fantomatiques de David Hammons aux chorégraphies sculpturales de Senga Nengudi, ce parcours transcende la matérialité pour interroger la présence et l’absence, la mémoire et l’incarnation. À travers la peinture, la sculpture, la photographie, la vidéo et la performance, le corps se fait ici trace, revendication, fluide, pulsation, et toujours énigme.
Le corps en tension : un vestibule entre vie et mort
Dès le vestibule, l’exposition impose une dialectique de la vulnérabilité et de la puissance avec Meine neue Mütze (2003) de Georg Baselitz. Cet autoportrait sculpté d’un enfant portant un crâne, figure à la fois innocente et menaçante, agit comme une mise en garde : le corps n’est jamais seulement matière, il est aussi mémoire et prédestination. Ce motif du corps suspendu entre deux états – entre présence et disparition, entre figuration et effacement – innerve toute l’exposition.
Le Salon renforce cette mise en tension avec un diptyque hypnotique de Gideon Appah, The Confidant et The Woman Bathing (2021). Son bleu iridescent, évoquant un paradis perdu, dialogue avec le rouge sanglant de Silueta Sangrienta (1975) d’Ana Mendieta. L’artiste cubaine-américaine y imprime son propre corps dans la terre, le laissant disparaître dans une silhouette ensanglantée : une offrande mystique où le corps devient le témoin d’une mémoire inscrite dans le sol.
Le corps témoin : incarner la lutte, capturer la présence
L’une des sections les plus saisissantes de l’exposition, Le corps témoin, interroge la dimension politique du corps, instrumentalisé, invisibilisé ou revendiqué. L’œuvre de Philip Guston, avec Lamp (1974), renoue avec l’imagerie grotesque pour révéler la violence latente du quotidien, tandis que Duane Hanson, avec Housepainter I (1984-1988), réalise un trompe-l’œil saisissant où le corps social se fige dans une posture ouvrière, entre labeur et effacement, tandis que Torn (it didn’t happen) de Mira Schor nous invite à une lecture plus psychanalytique que celle proposée par le cartel, assez proche de certaines œuvres de Tracey Emin.
L’empreinte devient un motif récurrent. David Hammons, dans sa série des Body Prints (1969), applique son propre corps enduit de pigments sur papier, capturant une présence noire souvent reléguée à l’invisibilité. À la fois document et trace, ses œuvres évoquent une filiation avec les traditions ancestrales africaines où l’empreinte corporelle était un marqueur identitaire.
Les figures féminines ne sont pas en reste dans cette mise en tension entre corps assigné et corps libéré. Zanele Muholi, photographe et activiste sud-africaine, s’inscrit dans cette lignée avec ses autoportraits puissants, où elle revendique la visibilité des identités queer et racisées, tandis que Senga Nengudi, avec ses sculptures en collants tendus (R.S.V.P., 1976-1978), donne au corps une présence tactile et mouvante, entre fragilité et résilience.
Le corps exposé : une chair politique
Si le corps est mémoire, il est aussi surface d’inscription, zone de projection et objet de pouvoir. La section Le corps exposé convoque les œuvres qui, de Niki de Saint Phalle à Marlene Dumas, interrogent la marchandisation, la sexualisation et la racialisation du corps. Nana Noire (1965), hommage de Saint Phalle à Rosa Parks, se dresse comme un manifeste contre l’assignation des corps féminins à une imagerie stéréotypée.
À ses côtés, Marlene Dumas livre une réflexion viscérale sur la représentation du nu féminin. Candle Burning (2000) capture une danseuse de strip-tease en pleine contorsion (avec une bougie stratégiquement à moitié enfouie), figée dans un mouvement de séduction et de soumission, là où l’artiste sud-africaine déconstruit la figure de la Vénus classique en l’immergeant dans des tonalités incertaines, entre extase et effacement.
C’est également dans cette section que s’impose Beauty Examined (1993) de Kerry James Marshall, œuvre qui détourne La Leçon d’anatomie de Rembrandt pour interroger la violence coloniale exercée sur les corps noirs. L’œuvre rappelle le destin tragique de Sarah Baartman, exhibée comme une curiosité dans l’Europe du XIXe siècle, et dont le corps disséqué incarne l’histoire d’une dépossession symbolique et physique.
L’âme au corps : dissoudre la chair, élever l’esprit
Dans un dernier souffle, l’exposition s’éloigne de la matérialité pour entrer dans une dimension plus métaphysique. Les figures peintes par Marlene Dumas dans Birth (2018) ou Miriam Cahn dans RITUAL (2002) semblent se dissoudre dans la toile, comme si la peinture elle-même devenait peau.
Cette idée d’un corps effacé, flottant entre deux mondes, trouve un écho bouleversant dans les œuvres vidéo d’Arthur Jafa. Love is the Message, the Message is Death (2016) est un tourbillon d’images où Martin Luther King, Beyoncé et des anonymes filmés dans les manifestations Black Lives Matter se succèdent au rythme hypnotique de Ultralight Beam de Kanye West. La musique devient ici une onde spirituelle, transcendante, unifiant les existences et les mémoires en un battement collectif.
En clôture, Was ist gewesen, vorbei (2014) de Georg Baselitz se déploie comme un requiem pictural : ses corps suspendus, inversés, font écho aux figures de Goya et de Munch, traduisant l’angoisse de la disparition. Mais l’ultime lumière de l’exposition revient à Ana Mendieta, dont la vidéo Butterfly (1975) capture une métamorphose : celle d’un corps se dissolvant en papillon.
Expo polyphonique et viscérale
Rarement une exposition aura su rendre compte, avec une telle acuité, de la tension entre matérialité et immatérialité du corps dans l’art contemporain. Corps et âmes n’est pas seulement un parcours muséal, c’est une expérience sensorielle où le spectateur est invité à s’interroger sur son propre rapport au corps – le sien, celui des autres, celui de l’histoire et de l’oubli. Entre revendication politique et quête spirituelle, ce voyage parmi les chairs et les âmes s’inscrit dans une longue filiation artistique, où la représentation du corps ne cesse de muter, de se réinventer, et d’interroger ce qui fait notre humanité et notre intimité.
© Ill. têtière : Zanele Muholi, Lishonile, BellCourt, Seattle, 2019, épreuve gélatino-argentique, 46,4 × 64,1 cm. Pinault Collection. Courtesy de l’artiste et Yancey Richardson (New York).
Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
Le Lab met le nez dehors
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