suspendu. Avec Dimanche sans fin, Maurizio Cattelan orchestre une traversée polyphonique de la collection du Centre Pompidou. Plus de 400 œuvres s’y recomposent en un vaste abécédaire existentiel où rituels, mythologies contemporaines, ironie mordante et mélancolie se répondent dans un même souffle.
En entrant dans le Forum du Centre Pompidou-Metz, on est saisi par l’autorité muette de L.O.V.E. (2010), ce geste sculptural devenu signature de Maurizio Cattelan. Le musée a choisi d’en faire le seuil même de l’exposition : la main dressée, amputée de tous ses doigts sauf du majeur, accueille le visiteur dans un silence sans équivoque. L’œuvre, posée ici comme un anti-monument, signale d’emblée le parti pris d’un parcours où la subversion se déploie non comme provocation mais comme principe méthodologique. Elle ouvre un « Dimanche » qui, de salles en cycles, se révèle bien moins oisif que la tradition ne l’imagine.
La Grande Nef se découvre ensuite comme un vortex. Berger&Berger ont travaillé en spirales, en cercles et contre-cycles, comme si l’architecture de Shigeru Ban et Jean de Gastines trouvait dans l’exposition son prolongement organique. C’est ici que s’ouvre la figure de l’ouroboros, serpent du temps infini, qui donne son rythme à l’ensemble. Le symbole se matérialise autant dans le dispositif scénographique que dans les rapprochements entre œuvres : les disques funéraires Pî chinois répondent à Le Vieux Serpent de Meret Oppenheim, tandis que, tout près, le gigantesque Felix (1999), squelette de chat aux proportions de dinosaure signé Cattelan, s’impose à la manière d’un fauve fossile ayant surgi d’un musée d’histoire naturelle imaginaire. Le jouer fictif qu’il opère sur les classifications muséales inscrit déjà la Grande Nef dans un territoire d’ambiguïtés productives.
C’est également dans cette même Nef qu’est concentrée la section « Dimanche » de l’abécédaire, où Le Bal Bullier de Sonia Delaunay projette une énergie rythmique et solaire. Les couleurs, presque vibratoires, se confrontent à la fragilité de Last Light de Felix Gonzalez-Torres : une guirlande de vingt-quatre ampoules, une pour chaque heure du jour, suspendue dans l’espace comme un memento du temps qui se consume. Entre l’amplitude chromatique de Delaunay et la fragilité lumineuse de Gonzalez-Torres, la Nef devient un espace de tension : le dimanche y oscille entre fête et mélancolie, entre intensité communautaire et méditation sur la disparition.
Dans ces volumes, un autre geste de Cattelan se niche discrètement : le calendrier indiquant inlassablement « aujourd’hui », placé au sein d’artefacts anciens présentés en vitrines. Ce micro-dispositif accentue le vertige temporel du lieu : au milieu de pierres, de bronzes et d’objets rituels, cet « aujourd’hui » perpétuel agit comme une scansion insistante, presque obstinée, ramenant chaque regard à son propre présent.
Plus loin, la Grande Nef accueille une pièce inattendue : la Wrong Gallery, minuscule galerie new-yorkaise fondée par Cattelan, Massimiliano Gioni et Ali Subotnick, reconstituée ici comme une exposition dans l’exposition. Elle reçoit, pour son tout premier accrochage messin, le travail du moine-artiste Sidival Fila. Cette miniature crispée dans l’immensité de la Nef fonctionne à rebours des œuvres monumentales d’alentour : elle ramène l’expérience du regard à l’échelle de la main, du seuil et de la claustration, dans un écrin volontairement infranchissable.
En gagnant la Galerie 1, le visiteur traverse un autre dimanche : celui des conflits, des ruptures et des avant-gardes. Ici, l’abécédaire se resserre autour de zones thématiques plus politiques. Dans la section « Ils ne passeront pas », Souvenirs de la galerie des glaces à Bruxelles d’Otto Dix impose sa charge autobiographique et historique tandis que Les Lutteurs de Natalia Gontcharova capturent l’énergie brute d’un combat stylisé. Ce rapprochement met en relief une histoire de la violence où le corps se fait témoin, support ou métaphore.
L’histoire de l’art moderne surgit ensuite sous forme d’icônes dont l’accrochage souligne les ruptures : Le Grand Nu de Braque, dense et nerveux, est présenté avec le Carré noir de Malévitch, manifestation radicale d’un absolu pictural, ainsi qu’avec la Tête Dada de Sophie Taeuber-Arp, dont la présence rappelle l’anti-autoritarisme des avant-gardes. Cette triade compose une dramaturgie de l’abstraction et du refus : un siècle d’images vacant entre construction, épure et renversement des règles.
Tout près, une autre section, intitulée avec ironie « Quand nous cesserons de comprendre le monde », installe Comedian, la banane scotchée de Cattelan. Plutôt que de jouer sur l’effet anecdotique ou la provocante banalité de l’objet, le commissariat le replace dans une réflexion sur la légitimation de l’œuvre et la structure du marché. Dans la Galerie 1, Comedian agit comme un révélateur : l’objet dérisoire devient fétiche, matérialisation du signifiant économique que l’art contemporain met parfois au cœur de ses transactions symboliques.
Les œuvres comme forces en présence : mythes, vanités, subversions
Plus loin, un autre chapitre du parcours raconte une histoire des relations humaines, à travers le prisme des échecs : « Haine, amitié, séduction, amour, mariage ». La présence exceptionnelle de la table de jeu de Marcel Duchamp donne à cette section sa colonne vertébrale. Autour de ce plateau ayant appartenu à l’un des artistes les plus obsédés par le jeu, le visiteur rencontre Le Roi jouant avec la reine de Max Ernst, sculpture hybride qui évoque à la fois la protection et l’entrave, ainsi que La Partie d’échecs de Vieira da Silva, dont les perspectives brouillées transforment l’échiquier en labyrinthe métaphysique. Le plateau contemporain de Cattelan, Good Versus Evil, aligne quant à lui des figurines polarisées en deux camps, rappelant que l’échiquier fut, au XXe siècle, le lieu d’une dramaturgie géopolitique autant qu’un terrain de jeu.
Quand l’art se retourne sur lui-même : Cattelan, Duchamp, Breton
L’exposition dévoile ensuite une section d’une richesse particulière : le mur de l’atelier d’André Breton, présenté pour la première fois hors de Paris. Face au bas-relief Gradiva provenant des Musées du Vatican, la constellation d’objets, de masques, de fossiles et de fragments réunis par Breton recompose un univers mental où surréel et quotidien cohabitent dans une liberté absolue. Ce mur agit comme un contre-modèle à toute muséographie ordonnée : il introduit le regardeur dans une pensée en mouvement, où chaque voisinage invente un sens fugitif.
« Nous les animaux », « Rappelez les corps »
À l’autre extrémité du spectre, « Nous les animaux » replace l’humain dans la continuité du vivant. Le troupeau de moutons de François-Xavier Lalanne semble envahir la salle comme un public parallèle. Le Me as the dog de Cattelan renouvelle le registre en choisissant l’autodérision la plus directe : le corps de l’artiste, roulé au sol, renverse la distinction entre dignité humaine et animalité offerte. Chez Gloria Friedmann, avec Bonjour Tristesse, la carcasse de cheval appareillée d’éléments électroniques installe une brutalité sans détour. Enfin, le triptyque Three Figures in a Room de Francis Bacon rappelle que l’animalité peut surgir du cœur même de la corporéité humaine, comme un état sous-jacent de la chair.
Dimanche sans fin explore le corps dans « Rappelez les corps ». Walk the Chair de La Ribot transforme l’espace en une topographie mouvante : les chaises gravées de textes circulent dans la salle, manipulées par le public, devenant autant d’objets performatifs disséminés. Les photographies de Senga Nengudi entourent cette dynamique : dans la série RSVP Performance Piece, les collants étirés et noués matérialisent une mémoire du corps féminin, vulnérable et résilient. Les figures absorbées d’Erwin Wurm, les corps testés et réinscrits sur la peau chez Natacha Lesueur, donnent à cette section un caractère instable et pourtant profondément incarné.
Le dimanche comme horizon : un musée en mouvement
Au terme de ce parcours, l’exposition ne propose pas de résolution. Le dimanche demeure cet espace ambigu entre loisir, contemplation, inertie, gestes de rébellion et inventivité politique.
À Metz, Cattelan et la collection du Centre Pompidou ont construit moins une rétrospective qu’une dramaturgie feuilletée de notre rapport au temps, à l’ironie, au sacré et à ce présent qui insiste.
Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
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