Edgar Morin ou l’art de relier ce que nous séparons 

Le monde semble soudain un peu plus étroit.

Edgar Morin est mort à 104 ans. L’âge impressionne, naturellement. Mais ce qui frappe davantage encore, c’est la disparition d’un regard. Une façon personnelle d’habiter le monde, de l’observer, de le questionner, de le comprendre sans jamais le réduire.

Pour beaucoup, Morin fut le théoricien de la complexité. Pour moi, simple humain et planneur stratégique, il fut surtout un maître de méthode.

Non pas une méthode au sens d’un processus figé, d’une grille ou d’un modèle prêt à l’emploi. Une méthode au sens noble du terme : une manière de regarder le réel en refusant les raccourcis, les évidences et les découpages artificiels.

Dans un univers professionnel souvent tenté par les segmentations excessives, les catégorisations rapides et les causalités simplistes, Edgar Morin rappelait une vérité fondamentale : le monde ne fonctionne pas en silos.

Penser les liens plutôt que les fragments

La plupart des institutions modernes produisent du découpage. Les disciplines universitaires découpent les savoirs. Les organisations découpent les fonctions. Les médias découpent les événements. Les algorithmes découpent l’attention.

Morin passera sa vie à combattre cette fragmentation.

« Les problèmes sont interdépendants dans le temps et l’espace (…). La pensée du complexe : il y a nécessité d’une pensée qui relie ce qui est disjoint et compartimenté. La réforme de pensée est un problème anthropologique et historique-clé. » 

Cette phrase pourrait presque servir de définition au planning stratégique.

Car comprendre une marque, un consommateur, une crise, un mouvement social ou une transformation culturelle ne consiste jamais à analyser un élément isolé. Il s’agit de saisir un système de relations.

Les comportements ne sont jamais seulement psychologiques. Les tendances ne sont jamais uniquement économiques. Les imaginaires ne sont jamais exclusivement culturels. Tout interagit avec tout.

Bien avant que les notions d’écosystème, de transversalité ou d’interconnexion ne deviennent des lieux communs du management contemporain, Morin en avait fait le cœur de sa pensée.

Son œuvre monumentale, La Méthode, apparaît aujourd’hui moins comme une somme philosophique que comme un immense plaidoyer pour l’intelligence des interdépendances.

Une discipline de l’incertitude

Ce qui distingue Morin de nombreux penseurs systémiques, c’est qu’il n’a jamais cherché à transformer la complexité en outil de prédiction : il savait que le réel résiste.

Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, observateur des totalitarismes, témoin des grandes ruptures du XXe siècle, il connaissait la fragilité des prévisions humaines.

« Le réel avance « en crabe », c’est-à-dire par des déviances absolument bizarres, anormales, folles. »

Quelle meilleure description de l’histoire contemporaine ?

Qui avait prévu la chute du mur de Berlin ? Les printemps arabes ? Une pandémie mondiale ? L’irruption de l’intelligence artificielle générative dans le quotidien de centaines de millions d’individus ?

La pensée de Morin rappelle que les ruptures décisives émergent souvent à la périphérie des systèmes, dans les marges, les anomalies, les signaux faibles.

Pour le planneur stratégique, cette leçon est essentielle : il ne s’agit pas seulement d’anticiper l’avenir, mais aussi d’apprendre à repérer les bifurcations possibles.

C’est pourquoi Morin affirmait : « Je pense qu’il faut toujours parier sur l’improbable. »

Non pas parce que l’improbable est probable, mais parce que l’histoire humaine est précisément le lieu où l’improbable finit parfois par advenir.

Contre les dogmes et les évidences

Une autre leçon de Morin demeure particulièrement précieuse à une époque saturée de certitudes instantanées.

Toute sa vie, il s’est méfié des orthodoxies : celles des idéologies, des partis, des systèmes intellectuels, de la doxa.

Cette capacité à interroger les évidences constitue sans doute l’un des héritages les plus féconds de son œuvre.

« Ce qu’il faut, pour connaître la réalité, c’est la nécessité d’un sujet capable de penser de façon autonome et critique et, par-là même, capable de mettre en question les vérités qui semblent des dogmes évidents dans le système d’idées où ils se trouvent. (…) L’important est de ne jamais accepter le fait accompli. »

Le planning stratégique partage cette exigence. Derrière chaque marché se cache un imaginaire. Derrière chaque norme sociale se tapit une construction historique. Derrière chaque évidence se planque une convention devenue invisible.

Ainsi, Morin nous a appris à regarder les évidences comme des objets d’enquête.

Décrypter les mythologies contemporaines

Cette posture critique explique également son intérêt précoce pour la culture populaire.

Longtemps avant que les cultural studies ne deviennent influentes, Morin comprit que les médias, les vedettes, les récits collectifs et les objets de consommation méritaient une attention intellectuelle sérieuse.

Il ne regardait pas les phénomènes populaires avec condescendance : il les considérait comme des révélateurs.

Son ouvrage Les Stars, dont la troisième édition paraît en 1972, demeure à cet égard d’une étonnante modernité : « La mythologie des stars se situe dans une zone mixte et confuse, entre croyance et divertissement. Leur vie privée est publique, leur vie publique est publicitaire, leur vie d’écran est surréelle, leur vie réelle est mythique. »

Difficile de ne pas penser aujourd’hui aux influenceurs, aux entrepreneurs-stars, aux figures politiques hypermédiatisées ou aux dispositifs de personal branding qui structurent nos espaces numériques.

Morin avait compris que les sociétés modernes ne cessent de produire des mythes.

Simplement, les dieux ont changé de visage.

Pour le planneur stratégique, cette intuition demeure fondamentale. Les marchés sont traversés par des récits. Les comportements sont portés par des imaginaires. Les marques elles-mêmes deviennent parfois des mythologies contemporaines.

Comprendre ces constructions symboliques exige précisément ce regard transdisciplinaire que Morin n’a cessé de défendre.

Une pensée pour les temps troublés

Ce qui rend aujourd’hui son œuvre si précieuse, c’est qu’elle ne sépare jamais la lucidité de l’humanisme.

Morin connaissait pourtant les tragédies du siècle, nous l’avons rappelé. Mais il refusait tout autant le cynisme que la naïveté.

Après les attentats contre Charlie Hebdo, il écrivait dans Le Monde : « Notre émotion ne doit pas paralyser notre raison, comme notre raison ne doit pas atténuer notre émotion. »

Toute la pensée de Morin tient peut-être dans cet équilibre : refuser les simplifications émotionnelles, rationalistes. Accepter la tension entre les deux, accueillir la complexité humaine.

Le flambeau dans la nuit

À mesure que les années passaient, Morin semblait moins préoccupé par les réponses que par la qualité des questions.

Il savait que l’incertitude n’est pas une faiblesse de la pensée mais sa condition, et que l’espérance n’est pas l’optimisme.

L’optimisme croit que tout ira bien. L’espérance agit malgré l’incertitude.

C’est sans doute pourquoi cette phrase résonne aujourd’hui avec une force particulière : « Toute ma vie j’ai espéré dans l’improbable et parfois mon espoir s’est trouvé exaucé. Notre espérance est le flambeau dans la nuit ; il n’y a pas de lumière éblouissante, il n’y a que des flambeaux dans la nuit. »

Edgar Morin laisse une œuvre immense. Il dépose aussi quelque chose de plus précieux encore : une discipline du regard.

Relier plutôt que séparer. Questionner plutôt que répéter. Comprendre plutôt que simplifier. Et continuer à chercher des liens là où d’autres ne voient que des fragments.

Le penseur de la complexité s’est éteint. Le relieur, lui, demeure.


Source des citations

Notre émotion ne doit pas paralyser notre raison, comme notre raison ne doit pas atténuer notre émotion.

La France frappée au cœur de sa nature laïque et de sa liberté, 8 janvier 2015, Le Monde

La mythologie des stars se situe dans une zone mixte et confuse, entre croyance et divertissement.

Leur vie privée est publique, leur vie publique est publicitaire, leur vie d’écran est surréelle, leur vie réelle est mythique.

Les stars, préface de la 3e édition, janvier 1972, Seuil

Les problèmes sont interdépendants dans le temps et l’espace (…). La pensée du complexe : il y a nécessité d’une pensée qui relie ce qui est disjoint et compartimenté. La réforme de pensée est un problème anthropologique et historique-clé.

Le défi de la globalité, Education et Management, décembre 2002

Ce qu’il faut, pour connaître la réalité, c’est la nécessité d’un sujet capable de penser de façon autonome et critique et, par-là même, capable de mettre en question les vérités qui semblent des dogmes évidents dans le système d’idées où ils se trouvent. (…) L’important est de ne jamais accepter le fait accompli.

Réalisme et utopie (Diogène, n° 209, 2005)

Le réel avance « en crabe », c’est-à-dire par des déviances absolument bizarres, anormales, folles.

Réalisme et utopie, Diogène, n° 209, 2005

Je pense qu’il faut toujours parier sur l’improbable.

La crise de la modernité, Cahier LaSer, n°4, Descartes et Cie, 2002

Toute ma vie j’ai espéré dans l’improbable et parfois mon espoir s’est trouvé exaucé. Note espérance est le flambeau dans la nuit ; il n’y a pas de lumière éblouissante, il n’y a que des flambeaux dans la nuit.

Au-delà des Lumières, Le partage des connaissances, 2005

Bonus, non inclus dans cet article : la relecture des quinze couplets originaux, fidèles, pour les deux derniers, à l’esprit universaliste de 1789. A relire à la suite de l’abolition du Code noir par l’Assemblée Nationale le 28 mai 2026.

Universelle Marseillaise, 19 mai 2014, Le Monde

Article initialement publié sur LinkedIn.

(c) Ill un LLM dont je n’ai plus souvenir 😉

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Serge-Henri Saint-Michel