Jean Chatelus n’a jamais collectionné pour la reconnaissance institutionnelle ni pour asseoir un statut social. Sa démarche était celle d’un passionné, mû par un rapport viscéral à l’art, où l’acquisition relevait davantage du dialogue intime que de la spéculation. Son appartement parisien, véritable antre du collectionneur, débordait d’œuvres entassées dans une mise en scène chaotique, où chaque pièce trouvait sa place dans un agencement dicté par l’instinct plus que par la logique muséale. « L’idée de conservation n’était pas prioritaire », explique Annalisa Rimmaudo, commissaire de l’exposition. « Il y avait des conditions climatiques extrêmes, de l’humidité, des œuvres entreposées dans des espaces improbables. » Pourtant, ce désordre apparent reflétait une immersion totale dans l’art, où la possession devenait une forme de cohabitation.
L’exposition « Énormément bizarre », présentée au Centre Pompidou, tente de restituer cet univers en évitant le piège de la muséification stérile. La scénographie oscille entre la reconstitution fidèle de certaines pièces de l’appartement et une présentation plus académique, permettant une double lecture de la collection. Dès les premières salles, le visiteur est confronté à une accumulation d’œuvres d’horizons variés, où l’art brut côtoie des pièces d’art contemporain et des objets ethnographiques. Cet éclectisme n’a rien d’arbitraire : il traduit les affinités électives de Chatelus, ses correspondances visuelles et intellectuelles.
Certaines œuvres phares structurent le parcours. Ainsi, une photographie de Cindy Sherman dialogue avec une idole en bois du Golfe de Guinée, tandis qu’un ex-voto mexicain résonne avec les mises en scène macabres de Joel-Peter Witkin et d’autres signes et auteurs d’œuvres aux signifiés violents. Loin d’un simple capharnaüm, cette juxtaposition révèle une cohérence sous-jacente, une forme de narration où le regard du spectateur est sans cesse sollicité. La chambre à coucher, espace emblématique de l’appartement, est restituée comme une installation immersive : on y retrouve dès l’entrée Surveillance Bed IV de Julia Scher, encadrant le lit dans une mise en scène inquiétante que Foucault aurait appréciée, tandis que des œuvres d’Hermann Nitsch et Pierre Molinier accentuent l’ambiance rituelle et transgressive de la pièce.
Tiens, voilà Priscilla !
L’importance de Wim Delvoye dans cette collection se traduit par la mise en avant de plusieurs de ses œuvres, dont Priscilla, le cochon tatoué, véritable emblème d’un art provocateur et ironique. L’expression « énormément bizarre », qu’il employa pour qualifier la collection, prend tout son sens ici, tant l’accrochage oscille entre fascination et inconfort. Le rapport au corps, au sacré et au dérisoire constitue un fil rouge du parcours, où les travaux de Mike Kelley, Nam June Paik ou Christian Boltanski viennent enrichir cette réflexion sur la matérialité et la mémoire.
Au-delà de l’hommage à un collectionneur singulier, cette exposition pose une question plus large : que signifie collectionner ? Chez Jean Chatelus, ce n’était ni un acte spéculatif ni une construction intellectuelle distanciée, mais une manière de vivre l’art au quotidien, dans une logique d’imprégnation totale. Son refus de hiérarchiser les œuvres, de se plier aux conventions du marché ou aux catégories esthétiques dominantes fait de sa collection un territoire libre, un espace de résistance aux normes académiques. Jean Baudrillard, dans Le Système des objets y aurait certainement vu une pratique qui relève d’un ordre passionnel et narcissique. Alors, qu’est-ce que cette collection a à dire ?
« Énormément bizarre » n’est donc pas seulement une plongée dans l’univers d’un collectionneur hors norme ; c’est aussi une réflexion sur l’acte de collectionner comme geste existentiel. Cette accumulation d’objets hétéroclites, loin de former un simple cabinet de curiosités, dessine en creux le portrait d’un homme qui a fait de l’art une obsession (et de ses obsessions un « art » ?), une compagnie, une manière de conjurer l’oubli.
(c) Ill. têtière : Collection Jean Chatelus – don de la fondation Antoine de Galbert au Centre Pompidou. Photo Jean-Marie Del Moral (2). L’œuvre de Nam June Paik est visible au fond (similaire à celle qui était au MAM).
Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
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