Dans les couloirs numériques de TikTok, Instagram et YouTube, une étrange novlangue s’est installée. On ne meurt plus, on « unalive ». Le suicide devient « sewerslide » ou « self-delete ». Le viol se transforme « SA » (pour Sexual Assault) en « grape », « gr@pe » ou, en français, « vi0l ». L’inceste est évoqué par « family trauma », « that situation at home » ou un emoji de maison fissurée. Les abus deviennent des « bad experiences », des « 4bus », les crimes de simples « incidents », le meurtre un « unaliving incident », l’assassinat un « targeted unalive » ou son auteur un « assas1 ». La drogue est réduite à de la « spicy candy », du « snow » ou de la « poudre magique », la prostitution à de « l’accounting », la pédophilie à des acronymes opaques ou à l’euphémisme glaçant de « minor-attracted person ».
Cette mutation linguistique n’est pas le fruit d’une créativité adolescente débridée, mais une réponse rationnelle à l’omniprésence algorithmique. L’algospeak, ce parler-algorithme, dessine un régime discursif inédit où la contrainte technique façonne l’expression jusqu’à la déformer. S’agit-il d’une simple stratégie de contournement, ou de l’émergence d’une langue de bois numérique comparable, dans ses effets, à celles analysées par Victor Klemperer ou Éric Hazan ?
Généalogie d’un langage sous contrainte
L’algospeak s’inscrit dans une histoire longue des langages nés sous surveillance. Victor Klemperer montrait dans LTI, Lingua Tertii Imperii comment le nazisme avait infiltré la langue ordinaire par glissements sémantiques, euphémismes et technicisation, jusqu’à rendre certaines violences indicibles autrement que sous des formes neutres. Éric Hazan, dans LQR, analysait un phénomène analogue dans le discours managérial et néolibéral, où le conflit social disparaît derrière des syntagmes aseptisés.
La différence est décisive : là où la langue de bois classique est imposée verticalement par un pouvoir identifiable, l’algospeak émerge horizontalement. Il est produit par les utilisateurs eux-mêmes face à un pouvoir diffus, opaque, non négociable : l’algorithme de modération. Il ne s’agit plus d’une interdiction explicite de dire « viol » ou « drogue », mais d’un système qui rend ces mots coûteux en visibilité, en monétisation, en existence numérique. La censure, le shadow ban, devient économique avant d’être morale.
Les effets, pourtant, convergent. Dans les deux cas, le langage perd sa capacité à nommer frontalement le réel. Viol, inceste, meurtre, addiction ou dépression demeurent, mais sous forme de codes, d’acronymes, de détournements graphiques. Le réel est filtré, rendu compatible avec un environnement computationnel qui tolère le signal mais refuse la nomination.
L’architecture du simulacre linguistique
Jean Baudrillard décrivait le simulacre comme un régime où les signes ne renvoient plus au réel mais à d’autres signes. L’algospeak en est une déclinaison contemporaine. Quand on parle de « vi0l », de « unalive », la violence est signalée sans être dite. Le signifiant se détache du signifié et perd sa charge morale et politique.
Les emojis accentuent cette logique : aubergine, pêche, maïs, goutte, seringue stylisée. Ils permettent d’évoquer sexualité, drogue ou violences sans jamais les nommer. Le langage devient un jeu de piste réservé aux initiés, au détriment de tout débat public explicite.
Paul Virilio parlait de « dromologie » pour désigner la vitesse comme facteur de désorientation du sens. L’algospeak relève de cette logique : chaque terme est rapidement détecté, obsolète, remplacé. Cette instabilité empêche toute sédimentation symbolique et toute mémoire collective durable.
Zygmunt Bauman décrivait une modernité liquide ; Hartmut Rosa, une perte de résonance. Ici, le langage lui-même devient liquide : impossible de s’y ancrer pour construire une expérience partagée et résonante du tragique. Les communautés se fragmentent en micro-cercles de décodage, affaiblissant l’espace public commun.
La grammaire de l’attention
L’algospeak est indissociable de l’écologie de l’attention décrite par Yves Citton. Les plateformes filtrent moins pour protéger que pour maintenir un environnement monétisable et « brand-safe ». Les mots « viol », « inceste », « assassinat » ou « drogue » sont d’abord des maux et des risques publicitaires.
Les utilisateurs intègrent cette logique et anticipent la sanction algorithmique. L’auto-censure devient réflexe, parfois ludique. Guy Debord parlait d’une domination d’autant plus efficace qu’elle est intériorisée : l’algospeak en est une illustration.
Mais cette ludification a un coût : l’euphémisation des violences dépolitise. Comme l’avait montré Roland Barthes, le langage peut transformer l’histoire en nature. Ici, la violence structurelle se dissout dans le code et le clin d’œil.
Quand les marques parlent algospeak
Certaines marques adoptent volontairement l’algospeak, non par contrainte mais par stratégie de connivence. En utilisant « seggs » ou des emojis, elles se positionnent comme natives et complices. Pierre Bourdieu y verrait une stratégie de distinction : maîtriser les codes contre-culturels pour accumuler du capital symbolique.
Cette récupération est ambivalente. Ce qui était une ruse de survie devient un style. Gilles Lipovetsky a montré comment le capitalisme absorbe les signes de la contestation pour les transformer en tendances. L’algospeak suit ce trajet : de tactique défensive à ressource marketing.
Vers une langue sans référent ?
L’algospeak pose une question anthropologique centrale : que devient une société qui ne peut plus nommer frontalement le viol, l’inceste ou le meurtre ? Pour Merleau-Ponty, le langage est une manière d’habiter le monde. L’euphémisation systématique produit une désincarnation discursive où le corps souffrant disparaît derrière le code.
Jacques Ellul décrivait la logique du système technicien ; Foucault, celle du biopouvoir. L’algospeak relève d’un biopouvoir algorithmique : l’interdiction n’est jamais formulée, mais les conditions matérielles rendent certains mots impraticables.
Euphémisation du tragique, fragmentation du commun
L’algospeak n’est pas une langue de bois classique imposée par un pouvoir centralisé. Mais il en produit les effets : euphémisation du tragique, fragmentation du commun, dépolitisation des violences. Langue de bois distribuée, collaborative et apparemment ludique, il redessine silencieusement les frontières du dicible.
La question est profondément politique (et pas seulement liée au planning stratégique) : que devient une démocratie quand les violences qui la traversent ne peuvent plus être dites autrement qu’en code ? Le langage inventé pour échapper aux machines pourrait bien devenir la forme la plus douce, et la plus efficace, de notre servitude volontaire numérique.
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© Ill. Serge-Henri Saint-Michel
Article initialement paru sur LinkedIn.
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