Au Musée d’Art Moderne de Paris, l’exposition George Condo se déploie comme une vaste archéologie de la psyché occidentale. Plus de quatre décennies y sont rassemblées, non pour produire une rétrospective sage, mais pour donner forme à un théâtre mental où l’histoire de l’art, la littérature, la musique et les hantises contemporaines s’entrelacent. Le parcours, conçu avec l’artiste, ménage autant de clairières que de gouffres : chaque salle induit une bifurcation, un déplacement du regard, comme si Condo, fidèle à la logique du cut-up et à l’inquiétude joyeuse de son imaginaire, réécrivait sans cesse sa propre généalogie.
La tradition comme chambre d’échos
L’entrée de l’exposition, tout en pastiche d’un musée de Beaux-Arts, installe d’emblée le dialogue fécond qui lie Condo aux maîtres du passé. Memories of Picasso apparaît comme un condensé de cette relation : le tableau expose la manière dont l’artiste absorbe les esthétiques anciennes, surréalisme de Picasso, obscurité de Goya, tension dramatique d’un Rembrandt tardif, pour les recombiner dans une sorte de polyphonie visuelle. Le commissariat insiste sur cette généalogie assumée, visible aussi dans The Fallen Butler, variation tragi-comique autour de Rodrigo, majordome malhabile et témoin privilégié de l’effritement intérieur des personnages. Ici, Condo fait de la tradition une matière vivante, plastique, qu’il pervertit avec une précision quasi musicale.
Les temporalités brouillées du réalisme artificiel
La section consacrée au « réalisme artificiel » rappelle combien l’artiste a, dès les années 1980, renversé l’idée même de progression historique. The Madonna, ses premiers Fake Old Masters, puis les Name Paintings (1984) condensent des siècles de peinture dans un espace qui refuse toute datation. Le passé n’y est pas convoqué comme mémoire mais comme ressource immédiate, un réservoir où Gainsborough, Tiepolo et les cartographes du graffiti new-yorkais semblent également présents. Avec Big Red (1997), le fil se tend vers une imagerie plus surréelle, nourrie d’Aldous Huxley, où les « antipodes » deviennent des figures-limites : des consciences marginales que l’artiste promène à travers les époques.
Les collages, ou l’écriture interrompue
Les Collages et Combination Paintings des années 1986–1993 témoignent de l’importance du montage dans la pensée de Condo. À la manière de Burroughs et Gysin, dont il partageait les nuits parisiennes, l’artiste fragmente, découpe, soude des fragments picturaux hétérogènes. Le cut-up devient transposé en peinture : images juxtaposées, géométries instables, tonalités dissonantes. Le regard s’y perd, comme pris dans un mécanisme d’écriture automatique. Les premières sculptures, Father I Have Sinned notamment, prolongent cette logique : objets trouvés, coulés en bronze, et soudain transformés en vestiges d’une mythologie instable.
Une chambre intérieure : dessins, voix et musiques
Le cabinet graphique, dense à l’excès, ressemble à une carte mentale à l’échelle d’une salle. Plus d’une centaine de dessins y forment une polyrythmie, du premier trait d’enfance aux encres les plus récentes. Le refus de toute chronologie imite l’improvisation jazz, chère à l’artiste : motifs répétitifs, ruptures, reprises, formes qui renaissent différemment quelques années plus tard. Les estampes réalisées avec Aldo Crommelynck rappellent quant à elles l’intense fréquentation par Condo des techniques anciennes, dont il extrait une rigueur presque liturgique.
L’être inhumain : archéologie des humanoïdes
La section consacrée à la figure humaine dévoile les personnages « humanoïdes » qui peuplent l’œuvre depuis les années 2000. Portrait of a Woman rejoue la statuaire classique, tandis que The Letter transpose Vermeer dans une atmosphère hallucinée, infléchie par Huxley et ses zones d’ombre. Les visages de Condo ne cherchent pas le réalisme psychologique, mais la mise à nu des micro-chaos de l’esprit. Félix Guattari parlait, à juste titre, d’un « soi émergent » : les figures semblent surgir d’une zone où la rationalité vacille.
Les Compression Paintings poussent plus loin cette logique en transformant la masse humaine en entité compacte, presque tectonique. Les Drawing Paintings interrogent enfin la hiérarchie des médiums : dessin et peinture y cohabitent, s’interpénètrent, et s’annulent mutuellement dans leur prétention à l’autonomie.
La dualité en clair-obscur : les Double Portraits
Avec les Double Portraits (2014–2015), Condo explore la coexistence simultanée d’émotions contradictoires. Son « cubisme psychologique » ne cherche pas à dissoudre la figure : il la démultiplie. Self-Portraits Facing Cancer I expose cette logique à son point le plus cru, ouvrant une brèche dans le dispositif pictural habituel. L’arrière-plan gestuel, presque abstrait, agit comme un champ de forces où les pensées se heurtent et se recomposent.
Les Expanding Canvases : tension maximale
Les Expanding Canvases demeurent l’une des séries charnières : fragments figuratifs disséminés, gestes d’écriture automatique, all-over expressionniste, réminiscences cubistes. Les références à Kerouac affleurent ; la toile devient linéaire avant d’être picturale, comme si chaque œuvre retenait la trace d’un souffle continu. Les sculptures d’humanoïdes, disposées à proximité, prolongent ce seuil d’indécidabilité entre abstraction et figuration.
Noir, blanc, bleu : les ascèses chromatiques
Les sections consacrées aux monochromes offrent une respiration, mais une respiration inquiète. Les White Paintings font affleurer des silhouettes que l’on devine issues d’un Pollock remémoré. Les Blue Paintings (2021), marquées par le confinement, plongent dans une mélancolie vibratoire, mêlée d’isolement et de résonance intime.
Les Black Paintings, quant à elles, instaurent une tension presque métaphysique : le noir se stratifie, oscille entre densité et chaleur, rappelant tour à tour Goya, Ad Reinhardt ou Rothko. La figure humaine semble rejetée en marge, comme expulsée hors du tableau par une force silencieuse.
Les diagonales : vers un langage recommencé
Les Diagonal Compositions (2023–2024) montrent Condo une fois encore en pleine recomposition de son vocabulaire. Les cascades diagonales rompent avec l’horizontalité moderniste, tout en esquissant un dialogue oblique avec Mondrian ou Barnett Newman. La ligne, chez Condo, ne structure pas : elle perturbe, enjambe, déplace. L’exposition se clôt ainsi sur la promesse d’une œuvre encore mouvante, indisciplinée, jamais satisfaite de ses propres limites.
(c) Ill. têtière George Condo, Central Park, 2009, The Broad Art Foundation. Détails.
Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
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