« L’art contemporain, c’est n’importe quoi. »
« Le cinéma d’aujourd’hui, c’est que des super-héros. »
« Les jeunes, ils ne lisent plus. »
« Les architectes construisent des boîtes à chaussures, c’est moche. »
Ces phrases, mille fois entendues dans les cafés, les repas de famille ou sur les réseaux sociaux, dessinent un paysage affectif et symbolique singulier : celui d’une culture vécue comme territoire perdu. Elles ne relèvent pas d’une critique élaborée, mais d’une grille d’interprétation populaire, émotionnelle, parfois contradictoire, toujours révélatrice. Il ne s’agit pas seulement d’opinions ; ces propos manifestent des représentations sociales du beau, du vrai, du légitime, en lien avec des sentiments d’exclusion culturelle, de déclassement ou de nostalgie.
Comme le note Pierre Bourdieu, la culture est un champ profondément hiérarchisé, où les goûts ne sont jamais « innocents ». Comprendre ces propos, c’est accéder à une topographie des ressentis face aux formes culturelles contemporaines, entre nostalgie, rejet, fascination et quête de reconnaissance.
L’Art contemporain et l’indignation populaire : la peur du vide symbolique
« Un urinoir, ça c’est de l’art ? » Cette phrase, que l’on croirait prononcée hier, date de 1917. Depuis le geste de Duchamp, la rupture entre art savant et art populaire ne cesse de se creuser. Les propos populaires sur l’art contemporain sont souvent traversés par l’idée d’une supercherie esthétique, d’un langage réservé à une élite initiée.
Nathalie Heinich a bien décrit ce clivage : ce qui choque, ce n’est pas seulement la forme, mais l’absence de repères partagés sur ce qui fait œuvre. Ce sentiment est renforcé par le discours institutionnel qui sacralise des objets souvent hermétiques, vécus comme une violence symbolique par ceux qui n’en partagent pas les codes.
Il y a là un ressentiment culturel, que Jacques Rancière interprète comme une crise du régime représentatif : ce n’est pas que les gens rejettent l’art, mais qu’ils rejettent une forme d’art qui semble se moquer d’eux. D’où cette opposition frontale : « Avant, il y avait de la beauté, maintenant il n’y a que du concept. »
Littérature, BD, séries : hiérarchies inversées et panique culturelle
« Balzac, c’est du vrai roman ; les mangas, c’est pour les ados attardés. »
« Les séries, c’est de la sous-culture, ça ne vaut pas un bon livre. »
« Aujourd’hui, tout le monde écrit, mais plus personne ne lit. »
Ces jugements expriment une confusion des frontières culturelles. Ils manifestent souvent une résistance au brouillage des distinctions classiques : littérature / paralittérature, art majeur / art mineur. Umberto Eco l’avait pressenti dans L’œuvre ouverte : le spectateur n’est plus passif, il recompose l’œuvre, la recontextualise, l’interprète. Mais ce changement inquiète.
Les mangas, les séries ou les blockbusters deviennent ainsi des boucs émissaires culturels, accusés de détourner les jeunes de la « vraie culture ». Mais ce discours masque aussi une mutation du rapport au récit : à l’heure du binge-watching, de la narration étendue et de la culture de l’écran, c’est un nouveau régime de réception esthétique qui s’installe, que les grilles anciennes peinent à intégrer.
Le jugement populaire exprime ici une nostalgie du canon (rien à voir avec la polémologie ou la géopolitique), une difficulté à s’orienter dans un univers où les valeurs esthétiques ne sont plus transmises verticalement mais circulent horizontalement, dans un brouhaha numérique.
L’architecture et la nostalgie du pittoresque : quand la ville ne parle plus
« Avant, au moins, les bâtiments avaient une âme. »
« Les HLM, c’est des cages à lapins. »
« Les nouvelles gares, on dirait des centres commerciaux. »
L’architecture contemporaine cristallise un ressentiment esthétique et identitaire. Derrière la critique des “boîtes de verre” se cache une inquiétude plus profonde : celle d’un monde devenu inhospitalier, sans passé visible, sans ancrage.
Marc Augé, avec son concept de « non-lieux », a pointé ce phénomène : aéroports, centres commerciaux, gares rénovées, zones pavillonnaires… Autant d’espaces sans mémoire, sans densité symbolique. Le discours populaire déplore ici une déshumanisation du cadre de vie, vécue comme une perte d’orientation existentielle.
Dans cette critique, on retrouve une dimension que Simone Weil qualifiait de spirituelle : l’architecture comme lieu de l’âme collective. Quand la forme urbaine n’évoque plus rien, ne parle plus aux affects, le sentiment de dépossession s’installe. L’espace n’est plus “chez soi”, il devient un décor anonyme.
Le cinéma populaire vs le « cinéma d’auteur » : reconnaissance et ressentiment
« Les films d’auteur, c’est chiant. »
« Aujourd’hui, c’est que des effets spéciaux, plus aucune histoire. »
« On comprend plus rien à ce qu’ils veulent dire. »
Le discours populaire sur le cinéma oscille entre attachement aux formes classiques du récit et rejet d’un cinéma perçu comme hermétique ou élitiste. Ce clivage est aussi une affaire de classe esthétique : comme l’a montré Bourdieu, le goût pour la rupture formelle est corrélé au capital culturel.
Les blockbusters ou les comédies populaires, souvent méprisés par la critique savante, deviennent les derniers refuges d’un imaginaire collectif encore partageable. Les films “d’auteur”, eux, apparaissent comme des œuvres qui excluent par leur intellectualisme, leur lenteur, leur distance.
Ce ressentiment est en réalité une quête de légitimité inversée : ceux qui aiment les films « simples » ou « émouvants » veulent aussi être reconnus pour leurs goûts. Et leur ironie (« faut avoir bac+5 pour comprendre ! ») est une manière de dénoncer une violence symbolique masquée derrière le raffinement esthétique.
La culture comme champ de bataille identitaire
Ce que montrent tous ces propos, c’est que la culture n’est pas un simple domaine de loisirs ou de consommation, mais un terrain de lutte pour la reconnaissance. Ce n’est pas seulement une affaire de goût : c’est une affaire de classe, de mémoire, d’identité.
Paul Ricoeur évoquait le rôle narratif de la culture : elle nous aide à nous raconter nous-mêmes. Si l’art contemporain, les séries, les bâtiments modernes ou les nouvelles formes de littérature échouent à “parler” aux individus, ce n’est pas par manque de qualité, mais parce que la grammaire symbolique qui les liait à un monde commun s’est effondrée.
On peut lire ces jugements comme des formes de nihilisme culturel doux, pour reprendre Cornelius Castoriadis : il ne s’agit pas de rejeter toute valeur, mais de constater une perte de repères dans le chaos du présent. Face à l’inflation des œuvres, des formats, des goûts, les individus réclament non pas moins de culture, mais plus de sens partagé.
Ecouter les imaginaires pour penser une culture commune
Les propos populaires sur la culture sont souvent traversés de contradictions. Ils rejettent, mais avec tristesse. Ils dénoncent, mais expriment un besoin d’enchantement. Ce n’est pas la culture qu’ils rejettent, c’est une culture qui semble ne plus s’adresser à eux.
Les sciences humaines nous invitent à les entendre autrement : non comme des signes d’ignorance, mais comme des symptômes d’une époque désorientée, qui peine à relier esthétique et vécu. Il ne s’agit pas de flatter ces imaginaires, mais de les comprendre, pour mieux penser une politique culturelle qui relie, au lieu d’exclure.
(c) Ill. têtière : Grok
Merci à Knut Ella, journaliste émérite d’un média glitché et absurde que le web a trop injustement ignoré.
L’édito de Marketing PME
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