Le laboureur méthodique, le berger contemplatif regardant les oiseaux, le troupeau au pâturage, paisible… Le vent souffle, gonfle les voiles des navires mais n’agite pas la tunique plissée du paysan qui trace son chemin, impassible. Pieter Brueghel peint les humbles, le quotidien, le temps immuable et lent, celui des éléments, en privilégiant la terre et l’eau ; quelques rares oiseaux se partageant un ciel comme Turner les peindra si bien… mais aussi la modernité de l’époque, avec les deux galions.
Brueghel semble vouloir attirer notre œil sur les manches rouges du personnage central, pour le guider dans le sillon qui mène au bœuf, et finir d’errer entre les grandes masses de cette vue plongeante, sans jamais s’arrêter sur le sujet de la toile : Icare.
Le fils de Dédale est exilé à la périphérie de la toile, réduit au rang de « gimmick », sa chute ne trouble personne, ni le pêcheur proche de lui, ni les autres personnages en surplomb, qui illustrent la vie, cette vie quotidienne immuable qui suit son cours, imperturbable malgré la tragédie qui se joue dans un espace ultra-réduit.
Plongée dans un interstice
Cette toile est aussi celle du moment, du kaïros, du laps temps pendant lequel Icare s’abîme en mer.
Cet momentum est un instant choisi par l’artiste. Ce n’est ni celui d’avant l’envol ou de l’envol, comme l’ont fait Van Dyck (1620), Canova (1778), Leighton (1869), Matisse (1947) ou Picasso (1958), ni celui d’après la catastrophe, traité par Saraceni (1606), Slodtz (1743) ou Draper (1898).
Pieter Brueghel l’Ancien, pour sa part, se concentre sur la chute d’Icare, dans la mer qui portera son nom, au moment où l’impact a lieu.
La chute d’Icare est le pendant de l’envol de son hybris…
Envol de l’hybris
Avant de partir, Dédale a prodigué ses consignes à son fils : « Icare, prends le milieu des airs, et crois mes avis ; car si ton vol s’abaisse, l’onde appesantira tes ailes ; s’il s’élève trop haut, le feu les brûlera. Vole entre ces deux écueils » (Ovide, Métamorphoses, in Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/410).
Mais Icare n’a écouté que son hybris, cette forme d’ivresse qui finit par une noyade, rappelant au passage la nécessité d’écouter l’expérience et les conseils d’un expert, a fortiori quand ils viennent de son propre père.
Cette histoire est celle de la démesure, du dépassement de soi à « tue-tête » car Icare n’en fait qu’à la sienne. Victime de son arrogance et de son impétuosité, il tombe, les pieds en l’air. Voilà la catastrophe, le renversement, au sens étymologique ! Elle s’illustre par une posture moqueuse, qui ridiculise Icare, le rendant bien moins majestueux que dans ses représentations habituelles. Peut-être est-ce la conséquence de la forte couverture du dogme chrétien au XVIe siècle, qui érode les représentations mythologiques et leur intérêt, et oriente les esprits vers le travail et la collectivité.
L’indifférence des autres personnages vient alors renforcer une des morales de ce mythe : « ton ascension n’intéresse que toi, n’enivre que toi ; ta débâcle et ta punition t’appartiennent. Et la vie continue », de père en fils.
Appel du père
Icare, anticipant sa chute, crie le nom de son père : « Sa bouche répète le nom de son père » (Nisard, op. cit. djvu/411). Il finit dans la mer salée. S’est-il douté qu’en s’envolant il restait cloué au sol ad vitam aeternam par le crime de son père ?
En effet, Dédale avait tué Perdix, son neveu, trop doué à ses yeux, en le précipitant du haut de l’Acropole. Selon Ovide, Athéna le changea en perdrix avant qu’il ne touche le sol. Dédale, reconnu coupable, s’enfuit (ou est exilé) en Crête, auprès de Minos, pour lequel, en tant qu’ingénieur, il œuvrera.
Etonnant parallèle entre le neveu et le fils, entre la perdrix et le premier homme volant.
Etonnant symbole d’une faute initiale d’un ancêtre, portée comme un fantôme, qui doit toujours être expiée (en plus d’être conscientisée) et à laquelle aucun personnage, fût-il descendant des légendaires rois d’Athènes ne peut échapper… mais que le travail peut racheter.
Et Brueghel tue une deuxième fois Icare, presque en l’ostracisant : il n’est pas reconnaissable ; son nom est attribuable à ses jambes avec pour seule aide le titre de l’œuvre…
Espoir en vue
Icare est donc mis à l’écart, au-dessus d’une diagonale séparant réalité et rêve. Car, justement, Icare ose ! Il ose expérimenter la liberté. Il ose concrétiser le rêve d’évasion et « mettre les voiles » vers la Lumière… dans un XVIe siècle où la Hollande était sous domination étrangère. Espoir, donc !
Et si la chute d’Icare était une invitation de Brueghel à nous faire réfléchir à l’élévation de l’âme et à l’affirmation de notre volonté, si personnelles ?
Références de l’œuvre : Pieter Brueghel l’Ancien, La Chute d’Icare, 1583, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles. A noter : l’attribution à Brueghel et la date de réalisation sont controversées.
Cet article a été publié sur le site de l’Institut Français de Psychanalyse. Merci !
Références
- Michèle Bertrand, La compulsion de destin, Revue française de psychanalyse 2001/3 (Vol. 65)
- Isabelle Châtelet, À point nommé. De quelques vertus de kairos pour l’analyse, Essaim 2010/1 (n° 24)
- Bruno Clavier, Les fantômes familiaux, Payot 2014
- Géraud Manhes, Qu’est-ce que le destin ? Libres cahiers pour la psychanalyse 2007/1 (N°15), pages 29 à 39
- Anna Potamianou, Excitante hybris Revue française de psychanalyse 2005/1 (Vol. 69)
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